Richard Prasquier

Ancien Président du CRIF

Le billet de Richard Prasquier – L'Université Columbia

29 Mars 2025 | 9 vue(s)
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Actualité

Le Crif et sa commission Éducation, la Fondation Jean-Jaurès et l'IFOP organisaient jeudi 6 mars 2025 au Sénat un colloque dédié à la montée de l’antisémitisme au sein du milieu scolaire, en présence notamment d'Élisabeth Borne, ancienne Première ministre, ministre d’État, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Voici le discours prononcé par le Président du Crif, Yonathan Arfi, à cette occasion. 

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Opinion

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L’administration Trump menace de retirer 400 millions de dollars à l’Université Columbia si elle ne réagit pas à l’explosion de l’antisémitisme sur son campus. Malgré les critiques prévisibles de certains sur les libertés académiques, la direction de Columbia qui semble presque soulagée, a promis de mettre en œuvre les modifications exigées : interdiction du port de masques, transformation des procédures disciplinaires, renforcement des pouvoirs de la sécurité sur le campus, mise sous tutelle administrative du département des études du Moyen-Orient, reconnaissance que le déni à l’existence d’Israël est une marque d’antisémitisme.

La présidente intérimaire, Katrina Armstrong, un médecin, qui a été nommée après les désordres de l’an dernier, sait que la menace fédérale, aussi brutale soit-elle, empêche Columbia de continuer de partir en vrille.

En 1968 l’université avait déjà été l’épicentre de la révolte des étudiants, mais ce souvenir, magnifié dans la mythologie étudiante, avait signifié pour Columbia des années de décadence académique et de vaches maigres financières...

Le budget de Columbia est d’environ 6,5 milliards de dollars pour 30 000 étudiants, celui de l’enseignement supérieur en France de 40 milliards pour trois millions d’étudiants. Le coût d’un étudiant français serait donc 18 fois plus faible que celui d’un étudiant de Columbia : la comparaison est abusive, tant les systèmes diffèrent, mais elle souligne que les Universités américaines sont aussi de très grosses entreprises.

La plus grande partie du financement est dirigée vers les sciences et la médecine, mais c’est dans les départements de sciences sociales et politiques que les désordres ont eu lieu.
Columbia est une université très sélective, qui se veut « aveugle au revenu » pour sélectionner des étudiants nationaux, mais ceux qui disposent de ressources modestes doivent compléter leurs bourses par de petits boulots pour payer des frais de scolarité de 80 000 $ par an et certains se considèrent comme exploités par le capitalisme.

Hillel International estime que près de 20 % des 8 000 étudiants de premier cycle sont Juifs. L’ascension sociale des Juifs américains et la jalousie qu’elle entraîne ne doivent pas être sous-estimées.

Mais dans la fabrique de l’antisémitisme à Columbia, il y a malheureusement aussi des organisations juives. JVP, Jewish Voice for Peace, un mouvement juif antisioniste fondé  en Californie il y a une trentaine d’année par des intellectuels d’extrême gauche d’origine israélienne coopère depuis longtemps avec SJP, Students for Justice in Palestine, organisation créée à peu près à la même époque à Berkeley,  aujourd’hui présente dans plus de 250 campus aux États-Unis et qu’on retrouve comme source logistique et idéologique de toutes les manifestation anti-israéliennes dans les collèges et universités américains.

JVP et SVP se retrouvent notamment dans les manifestations régulières en faveur du boycott universitaire d’Israël. JVP, parce qu’il prend des positions extrêmes, attirantes pour les jeunes a cannibalisé J Street dont le « en même temps » n’était plus audible après le 7-Octobre.

Enfin de nombreux étudiants juifs, eux-mêmes victimes d’agressions, manifestent, sans être antisionistes, une sympathie pour les arguments de leurs adversaires : chez eux comme chez d’autres, l’humanisme naïf est un terreau électif pour la propagande anti-israélienne quand il rend aveugle au projet totalitaire islamiste.

Cette dispersion des opinions, le sentiment de solidarité intragénérationnelle sont d’importants facteurs pour expliquer la relative et inattendue faiblesse des réactions juives sionistes et militantes a priori puissantes dans une université comme Columbia : mais l’inversion victimaire du véhément narratif propalestinien a mis ces organisations dans une situation d’explication et de défense dont on sait qu’elle est dans tous le cas difficile à tenir.

Le SJP local de Columbia a déclaré reprendre ses activités le 5 octobre 2023, et cette date soulève des questions quant aux informations dont le mouvement disposait. Un procès vient de s’ouvrir à New York sur ce sujet, après une plainte de la famille d’un israélo-américain tué le 7-Octobre.

En tout cas, dès le 9 octobre 2023, le SJP de Columbia publie une déclaration de soutien à la « résistance » palestinienne. Il est alors suspendu mais continue d’agir sous la couverture du CUAD, acronyme d’un groupement d’associations qui organisera tous les événements anti-israéliens du campus et en particulier les grands campements du printemps 2024, puis l’occupation d’un immeuble emblématique, le Hamilton Hall. L’intervention de la police à la demande de l’administration s’est effectuée sans dommage, mais a offert aux étudiants impliqués le frisson du danger et l’émotion de partager un peu la souffrance des Gazaouis. Ils publieront même un journal nommé Columbia Intifada.

Il faut souligner comme est manichéen le discours d’endoctrinement martelé à longueur de semaines à des étudiants ignorants des réalités du terrain et de l’histoire : opprimé contre oppresseur ; soif de liberté des habitants, privés de nourriture et d’eau potable, jusque-là maintenus dans un camp d’emprisonnement par les Israéliens qui sont les bras armés de l’impérialisme et qui achèvent maintenant le génocide qu’ils avaient mis en place depuis plusieurs années.

Quant aux otages, un sujet rarement évoqué, Osama Abuirshaid, directeur exécutif de l’Association des Musulmans pour la Palestine (financeur majeur de SJP), venu en invité à Columbia, a une explication : il déclare à des étudiants acquis par avant à l’explication que le Hamas ne demandait qu’à les renvoyer en Israël, car ils avaient été pris « par erreur » mais que les Israéliens refusaient de les recevoir.

Sans commentaires… Il faut comprendre comme le simplisme imbécile du raisonnement contribue à son efficacité.

Un étudiant, Khymani James, déclare que les sionistes n’ont pas le droit de vivre. Exclu de l’université, c’est lui qui la poursuit en justice et le CUAD se reproche de ne l’avoir pas assez soutenu face aux « terribles » persécutions dont il a été victime de la part de l’administration. Le jeune homme est aussi noir et gay, ce qui en fait une victime de qualité.

Quant à Mahmoud Khalil, un autre étudiant qui a été arrêté il y a quelques semaines et est menacé d’expulsion des États-Unis, car il n’est titulaire que d’une carte verte de résident, son cas défraie déjà la chronique. Son épouse, musulmane américaine, est enceinte et prétend que son mari n’a jamais soutenu le Hamas. Celui-ci est reconnu comme une organisation terroriste et si Monsieur Khalili le soutient, il a menti aux services d’immigration, mais si la preuve ne peut en être apportée, il doit bénéficier du Premier Amendement garantissant la liberté d’opinion.

Sans qu’on se prononce sur ce cas particulier, on doit constater que cette liberté que les étudiants revendiquent pour eux, ils la refusent à leurs adversaires. Contre ceux-ci, la violence est permise, voire recommandée, car ils sont dans le camp du mal. C’est la conception très particulière de la liberté d’expression que prône l’islamisme, dont l’affaire Boualem Sansal et celle du maire d’Istanbul sont d’éloquentes illustrations et dont les Juifs sont loin d’être les seules cibles.

Dans une université, il y aussi un corps enseignant. Celui des départements de sciences politiques et sociales de Columbia fourmillent de professeurs anti-israéliens, en particulier, mais pas seulement dans les instituts du Moyen-Orient, Afrique et Asie et celui des études palestiniennes. On y trouve la trace du prestigieux Edward Said, chrétien palestinien, faux réfugié, grand intellectuel dans la lignée de Michel Foucault, qui a délégitimé le discours occidental sur l’Orient en le considérant comme idéologiquement marqué et dont l’œuvre est une des sources du relativisme culturel qui s’est développé ultérieurement et dont le mouvement woke est devenu la caricature.

Said critiquait Arafat pour avoir trop cédé aux Israéliens et les enseignants qui l’ont suivi ont développé des postures d’hostilité violente à l’égard d’Israël, qui ont fait d’un objet d’étude un objet de combat politique avec une idéologie qui a diffusé jusque dans les organes disciplinaires internes. C’est ainsi qu’un Joseph Massad, accusé depuis plus de vingt ans d’extrême partialité et d’antisémitisme et qui a manifesté sa joie après les massacres du 7-Octobre n’a pas été désavoué par l’Université et a obtenu sa titularisation (tenure).

Il est frappant que le seul enseignant contre lequel Columbia ait sévi dans les suites du 7-Octobre soit Shai Davidai, un enseignant d’origine israélienne devenu la voix de la protestation contre l’antisémitisme dans l’université.

Finalement, l’organisation et l’efficacité de la propagande anti-israélienne à Columbia amènent à se poser la question de son financement. Ici comme ailleurs le Qatar est suspect. On sait que ses dons aux universités américaines sont considérables, mais malgré les très fortes suspicions l’écheveau complexe des financements des organisations étudiantes et des chaires professorales n’a pas été complètement démêlé. Des organisations s’emploient à établir la lumière et donnent des exemples d’interférence dans les choix des Universités.

La philanthropie était dans le passé le domaine des organisations d’anciens, les « alumni ». Il semble que ce temps soit en grande partie révolu devant la puissance financière des nouveaux mécènes étatiques. Nul doute qu’il y aurait là des découvertes utiles pour comprendre l’embrasement des universités américaines dont Columbia est un cas d’école.

 

Richard Prasquier, président d'honneur du Crif

 

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