Jean-Pierre Allali
Illustration : Femmes juives libyennes en 1914
On ne le sait pas toujours, la Libye est, à l'instar de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, un pays d'Afrique du Nord faisant partie du Maghreb. Elle compte trois régions principales : la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan.
On considère généralement que des Juifs se sont établis en Libye, notamment en Cyrénaïque, alors colonisée par les Grecs, au 3e siècle avant J.-C. Le grand historien juif de l’Antiquité, Flavius Josèphe, précise même que c'est Ptolémée 1er qui demanda à des Juifs d'Alexandrie de rejoindre la Libye. Plus tard, Strabon, au début du 1er siècle, confirmera cette présence juive en Libye
La plus ancienne trace archéologique relative aux Juifs date du 3e siècle avant notre ère. Il s'agit d'un sceau retrouvé dans les ruines de la ville de Cyrène. Il y est inscrit en hébreu : « De Avadiyou fils de Achav ».
Lors de la fameuse révolte juive de 115-117, la communauté juive de Cyrénaïque est décimée. Il faut attendre le 4e siècle pour voir Augustin d'Hippone signaler l'existence d'une communauté juive à Oea, ancêtre de la ville de Tripoli.
Avec la conquête arabo-musulmane en 642, les communautés juives du pays seront astreintes pendant des siècles au statut infamant de la dhimma.
Au 11e siècle, les Juifs libyens correspondent activement avec leurs coreligionnaires de Sicile et d'Égypte. On note même la présence, au sud-ouest de Tripoli, de membres de la secte dissidente des Caraïtes.
15e siècle, la Libye devient une terre de refuge pour les Juifs qui fuient l'Inquisition. C'est à cette époque que naissent les communautés juives de Benghazi et de Derna. Mais, en 1510, les Espagnols s'emparent de Tripoli et les Juifs, de nouveau menacés, cherchent leur salut sous d'autres cieux.
En 1551, le pays passe sous la coupe des Ottomans. Ceux qui ont fui reviennent chez eux et sont rejoints par d'autres Juifs fuyant l'Inquisition espagnole. Désormais, aux autochtones berbères s'ajoutent la communauté séfarade espagnole. Un rabbin d'origine marocaine, Shimon Ibn Lavi, de Fès, prend la tête de la communauté juive libyenne. Il se dirigeait vers la Palestine quand il décida de s'arrêter définitivement à Tripoli. Son ouvrage Ketem Paz, écrit en 1571, est un témoignage précieux de la vivacité de la communauté juive libyenne à cette époque.
début du 18e siècle, on compte 3 500 Juifs en Libye. La communauté s'enrichit de Juifs originaires de Livourne en Italie, appelés « Granas », qui donnent un coup de fouet à la dynamique commerciale, notamment dans le négoce des plumes d'autruche. Sans oublier les colporteurs juifs, les « tawwafs », qui sillonnent le pays à dos d'âne.
Il faut attendre 1835 pour voir les Ottomans alléger le statut discriminatoire de la dhimma. Une série de réformes appelées « Tanzimat » dont le décret « Hatt-i-Shariff » de 1839, accorde aux Juifs la pleine citoyenneté et, en 1856, la djizya, impôt de capitation, est abolie. Appliquées dans un premier temps à Tripoli, ces mesures gagneront peu à peu les régions éloignées. La communauté juive a désormais à sa tête un Grand rabbin, le Hakham Bachi.
Au fil des ans, l'influence italienne se fait sentir. En 1876, une école juive italienne ouvre ses portes à Tripoli.
En 1911, c'est une nouvelle page qui s'ouvre pour les Juifs avec la conquête du pays par les Italiens à la suite de la guerre italo-turque. En 1932, l'Italie parachève son emprise et domine désormais la totalité du pays. La dhimma est abolie à la grande joie des Juifs et à la grande fureur des Musulmans.
Malgré un certain mépris affiché à leur égard par les colonisateurs italiens, les Juifs s'occidentalisent et pratiquent de plus en plus l'italien tandis que leur situation s'améliore sur le plan économique. Le mouvement sioniste prend de l'ampleur et ses membres se comptent par centaines. Nombre d'écoles juives proposent des cours d'hébreu qui sont très prisés. La presse juive se développe. Synagogues et institutions fonctionnent harmonieusement. On voit même naître des organisations féminines et des clubs sportifs juifs. Mais l'embellie est de courte durée. L'alliance de l'Italie fasciste avec le Reich allemand dans les années trente va s'avérer nocive pour la communauté juive. Si, à ses débuts, en 1922, le fascisme mussolinien n'est pas antisémite, il le deviendra à partir de 1938. Déjà, en 1936, le gouverneur italien du pays, Italo Balbo, avait fait fouetter publiquement des commerçants juifs qui refusaient d'ouvrir leurs échoppe le jour du chabbat. Deux ans plus tard, le même Italo Balbo accueillera en visite officielle en Libye son ami Hermann Göring. Bien que peu porté à un antisémitisme virulent, Balbo est contraint à appliquer les lois antijuives édictées en haut lieu à Rome. Une cinquantaine de Juifs sont radiés de la fonction publique pendant que des milliers d'élèves juifs sont exclus des écoles publiques. Pire, le mot « Juif » est tamponné sur les pièces d'identité des Juifs libyens.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, le judaïsme libyen paie un lourd tribut. Quatre synagogues sont détruites. Le cimetière juif de la capitale, où sont installées des batteries antiaériennes est sévèrement bombardé.
Le 12 février 1942, l'armée allemande fait son entrée à Tripoli. Avec la Tunisie, la Libye est le deuxième pays d'Afrique du Nord investi par les Nazis. La répression antisémite s'accentue. 300 Juifs de nationalité britannique sont transférés en Italie avant d'être déportés, notamment à Bergen-Belsen et à Dachau. De nombreux Juifs sont soumis au travail forcé et contraints de construire des routes.
En août 1942, 3 000 Juifs de Tripoli sont arrêtés et conduits dans un camp de travail à Sidi Aziz. D'autres se retrouvent au camp de Buqbuq.
À Benghazi, lorsque les Britanniques parviennent à conquérir la ville, ils sont accueillis en libérateurs par la population juive. Hélas, lorsque les Italiens reprennent la cité, les Juifs sont punis de leur fraternisation avec les Anglais. Des milliers d'entre eux sont déportés au camp de Giado où le typhus est endémique. 564 Juifs décèdent rapidement dans ce camp.
Tripoli sera libérée en janvier 1943 et tous les déportés juifs regagneront leurs pénates.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que le pays est sous administration britannique par le biais de la « British Military Administration », le nationalisme arabo-musulman va émerger sur fond de crise économique locale et de conflit israélo-arabe. Comme dans la plupart des pays arabes, les Juifs vont faire les frais de la hargne antisioniste. En novembre 1945, un pogrom fait plus de cent trente morts à Tripoli. Les Juifs sont attaqués aux cris de « Jihad fil Koufar » (« Guerre sainte aux mécréants »). Tandis que les femmes arabes lancent leurs youyous stridents, les boutiques juives sont pillées et incendiées. Les autorités britanniques tardent à intervenir et les troubles s'étendent à d'autres villes. On dénombre quarante victimes juives à Amrus, trente-quatre à Zanzur, treize à Zaouïa, sept à Tajura et trois à Msallata. Neuf synagogues sont incendiées à travers le pays, des dizaines de rouleaux de la Torah profanés et détruits. Les autorités du yichouv, la communauté juive de Palestine, dépêche clandestinement des émissaires. Le signal pour une émigration vers Israël est donné. Il y aura à nouveau des troubles antisémites en février et en juin 1948. On verra même des femmes juives forcées à la conversion à l'islam.
Il y avait 36 000 Juifs en Libye en 1948. 30 000 en Tripolitaine dont 22 000 à Tripoli et 6 000 répartis dans dix-sept agglomérations dont 5 000 en Cyrénaïque, principalement à Benghazi et 500 troglodytes. En trois ans, de 1949 à 1951, 32 000 Juifs fuient la Libye en direction d'Israël.
En décembre 1951, le royaume de Libye proclame son indépendance. À sa tête, le roi Idriss 1er qui, dès le 24 décembre, commence à mettre en difficulté les activités de l'Agence Juive avant de les interdire complètement en décembre 1952. Un an après, la Libye adhère à la Ligue Arabe. La vie devient difficile pour les Juifs demeurés au pays : liaisons postales avec Israël interdites, boycott des commerces juifs, fermetures de diverses institutions juives. La communauté juive de Tripolitaine est dissoute en 1958 et l'école de l'Alliance Israélite Universelle fermée en 1960. Les Juifs de Libye perdent peu à peu leurs droits civiques et redeviennent des dhimmis.
En 1966, on compte environ 5 000 Juifs dans le pays, regroupés, pour la plupart, dans la capitale, Tripoli.
En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, c'est à nouveau la communauté juive qui subit la fureur des foules. Commerces pillés et incendiés, synagogues détruites, assassinats.
Dans les mosquées, on prêche le « Djihad » contre les Juifs qui sont, comble de sadisme, obligés de contribuer à des collectes en faveur des Palestiniens. À la demande du président de la communauté juive, Lilo Arbib, la plupart des Juifs libyens sont évacués en catastrophe vers l'Italie. Une partie d'entre eux décide de poursuivre vers Israël.
En 1969, lorsque le colonel Kadhafi [1] prend le pouvoir en renversant le roi Idriss 1er, il reste encore 600 Juifs dans le pays. Furieusement anti-israélien, le régime du colonel se montre intolérant à l'égard des Juifs. On assiste à des confiscations de synagogues qui sont transformées en mosquées tandis que des cimetières juifs sont rasés. Les amendes pleuvent sur les Juifs qui, par tous les moyens cherchent à fuir. Et ils y parviennent. En 1974, on ne compte plus que vingt Juifs en Libye. Le régime continue sa politique antisémite avec l'idée obsessionnelle de faire disparaître du pays toute trace de judaïsme : soixante-dix-huit synagogues sont transformées en mosquée et une, la Grande Synagogue de Benghazi, en église copte.
Le 31 mai 1993, un étonnant « pèlerinage libyen » défraya la chronique. Les autorités israéliennes annoncèrent la venue de 192 Libyens autorisés à visiter les lieux saint musulmans de Jérusalem. L'affaire tourna rapidement au fiasco, les visiteurs libyens ayant profité de leur séjour pour appeler à la guerre sainte contre Israël. Au grand dam et à la grande fureur de la population israélienne qui exigea le renvoi des impertinents. Ce qui fut fait dès le 1er juin. Le Monde n'hésita pas à titrer : « Le fiasco du pèlerinage libyen » [2].
En 2002, on annonça la mort de la dernière Juive de Libye, Esmeralda Meghnagi. Fausse alerte, on découvrit peu après, dans une maison de retraite, la véritable dernière juive du pays, Rina Debach. Son départ, peu après, marqua la fin de la présence juive en Libye.
On considère qu'il y a aujourd'hui en Israël 120 000 Juifs d'origine libyenne. Beaucoup vivent à Or Yehuda, près de Tel Aviv. En Italie, ils sont près de 5 000. D'autres se sont installés en France, en Angleterre et aux États-Unis.
En 2004, le fils du raïs, Saïf al-Islam Kadhafi, proposa aux Juifs d'origine libyenne, dont le président de la Knesset, le parlement israélien, Moshe Kahlon, de revenir au pays de leurs ancêtres. Pure propagande, bien entendu.
Parmi les Juifs de Libye, un personnage étonnant mérite d'être signalé : Raffaello Fellah. En 1987, il était porte-parole des Juifs de Libye, président de la Fédération Sépharade locale et président de l'Association des Juifs de Libye. Son père, l'un des dirigeants de la communauté juive, avait été l'une des victimes du pogrom de 1945 à Tripoli. Onze ans plus tard, on retrouvera le même Fellah, désormais homme d'affaires italien, devenu entre-temps conseiller... du président de l'Autorité Palestinienne, Yasser Arafat ! [3].
En 2025, sous le gouvernement d’Abdul Hamid Dbeibah, proche du colonel Khadafi et avec le président Mohamed Al-Menfi, on peut donc considérer qu'il n'y a plus aucun Juif en Libye.
Une communauté millénaire a disparu. Ainsi va le peuple juif, de pérégrinations en pérégrinations.
Jean-Pierre Allali
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[1] Des bruits ont couru, il y a quelques années, prétendant que le dictateur libyen était le fils d'une prostituée juive.
[2] Le Monde en date du 3 juin 1993. Article de Patrice Claude.
[3] Jeune Afrique du 8 décembre 1998.