Editorial du président
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Publié le 19 Octobre 2012

Oui, l'islamisme radical et le nazisme sont deux idéologies comparables

Cet éditorial du président du CRIF a été publié dans le Monde du 17 octobre 2012

 

Être indulgent envers l'islamisme radical, c'est être indulgent envers le nazisme. Ce propos que j'ai tenu devant le président François Hollande à l'Élysée, le 7 octobre, était destiné à provoquer une prise de conscience. Pourtant, la rencontre avec le chef de l'État après le démantèlement d'une filière terroriste, si elle avait rassuré quant à la détermination des pouvoirs publics, avait été aussi bien inquiétante. Elle révélait la probabilité d'autres filières encore dormantes, composées d'amateurs dévots de leur propre mort.

Richard Prasquier

Instruits des dangers de l'histoire, nous serions coupables si nous persistions dans notre aveuglement

La comparaison entre nazisme et islamisme radical a choqué certains survivants de l'époque nazie, celle des juifs traqués et assassinés en masse, et ils estiment que toute mise en regard avec la situation d'aujourd'hui est indécente. Plusieurs d'entre eux savent comment ma vie s'est bâtie à l'ombre de cette histoire et combien je déteste tout ce qui peut ressembler à une analogie imbécile. Mais il ne s'agit pas ici des crimes commis : ceux des nazis sont indépassés dans l'histoire de l'humanité. Il s'agit de doctrine, de ces mots en "isme" qui ont organisé le comportement des groupes humains, souvent pour le malheur de l'humanité commune. Il s'agit d'idéologie.

 

Qu'il soit bien entendu que parler d'islamisme radical, ce n'est pas parler de l'islam, ce n'est pas non plus parler d'islamisme, ce dernier terme étant entendu comme synonyme d'islam politique : ce dernier est une conception du monde contre laquelle on peut s'élever avec force quand on n'admet pas la confusion entre le sacré et le profane sous un même couvercle politique, quelle qu'en soit l'étiquette religieuse. Mais "islamisme radical" réfère à une conception du monde où il est nécessaire de poursuivre l'œuvre divine en annihilant les ennemis. Les islamologues discutent du terme approprié, et certains préfèrent celui de salafisme djihadiste. N'étant pas spécialiste, j'ai préféré la formule "islamisme radical". Mais la réalité qui la génère est bien perceptible. Il est capital de prendre la mesure du danger qu'elle représente.

 

Entre le nazisme et l'islamisme radical, deux points communs sont évidents, l'un est la place d'ennemi prioritaire attribuée au juif, l'autre est sa déshumanisation. Il y avait une pudeur de langage à ne pas vouloir attribuer le terme d'antisémitisme à une haine d'apocalypse envers les juifs, exprimée dans la charte du Hamas ("Quand les temps arriveront, chaque musulman devra tuer son juif..."). Les Arabes étant eux-mêmes sémites, ils ne pouvaient pas être antisémites..., comme si M. Marr, inventeur du terme, avait pensé à qui que ce fut d'autre qu'aux juifs quand il en a lancé l'usage ! Force est d'admettre que l'antisémitisme est une composante essentielle de l'idéologie de l'islamisme radical, comme il l'était du nazisme.

 

Mais la déshumanisation de l'"autre" est une ressemblance peut-être encore plus signifiante. Pour les nazis, les juifs étaient des cafards, des rats, des poux ou de grosses bactéries. Pour les islamistes radicaux, les juifs et les chrétiens sont des bâtards de singes, de porcs, d'ânes ou de chiens. Les experts discutent des diverses qualifications, et on peut arguer qu'il y a une progression dans la hiérarchie animale, mais le message est identique : l'ennemi n'a que l'apparence d'un être humain. La vraie connaissance consiste à distinguer son caractère bestial.

 

Primo Levi a consacré des pages inoubliables à ce processus de déshumanisation chez les nazis. La zoologie de la haine est à l'œuvre dans les prêches radicaux. Décréter que son ennemi n'est pas humain autorise à le tuer sans difficulté. Plus encore, cela permet de tuer l'enfant, ce qui est une étape initiatique : Himmler parlait du difficile travail des SS confrontés à des juifs qu'un ignorant pouvait prendre pour des humains. Mohamed Merah tire à bout touchant dans la tempe d'une enfant de 4 ans, comme les nazis projetaient la tête des bébés contre les arbres pour économiser des balles.

 

Mohamed Merah a eu la fierté de filmer ses meurtres. Il s'en est fallu de peu que ces images insoutenables ne circulent sur Internet. On peut être sûr que, loin de déclencher l'horreur, elles auraient généré des vocations de meurtriers. Est-ce qu'une idéologie qui se prévaut de l'appui de la divinité a moins de scrupules à rendre ses crimes publics qu'une idéologie fondée sur le surhomme, sans référence à l'au-delà, ou est-ce le progrès technologique ? Qu'importe. Le remords ne fait pas partie du bagage moral des tueurs endoctrinés du nazisme ou de l'islamisme radical.

 

Qu'il y ait des liens historiques entre les deux doctrines, c'est probable. Les historiens mettent l'accent sur les connexions et les complicités qui, au-delà même de la figure du mufti de Jérusalem, ont relié les nazis et les mouvements politiques islamiques de l'époque, religieux ou non, lesquels se sont développés dans un contexte d'animosité contre la colonisation occidentale. Par ailleurs, Israël a fourni à la radicalisation un aiguillon pour englober des haines diverses. Le nazisme avait englouti sous son idéologie des rancœurs disparates.

 

Les limites entre les divers aspects de l'islamisme sont floues. Qui peut dire que l'influence de l'idéologue de l'islamisme Sayyid Qotb (1906-1966) ne s'exerce que chez les Frères musulmans et pas chez les salafistes ? Mais il existe une idéologie de l'islamisme radical qui est celle des meurtriers pour la gloire d'Allah. L'influence de cette idéologie est loin de décroître. Il n'y a contre elle aucun accommodement. Comme à cette époque, il y a des appels à l'indulgence. Instruits des dangers de l'histoire, nous serions coupables si nous persistions dans notre aveuglement.

 

Richard Prasquier, président du CRIF