Discours du Président du Crif à l’occasion du voyage de la mémoire à Auschwitz en présence d’acteurs du monde des arts et de la culture

Dimanche 2 février 2025, à l'occasion des 80 ans de la libération d'Auschwitz, une délégation de plus de 300 personnes, acteurs du monde des arts et de la culture s'est rendue avec le Crif dans le camp d'Auschwitz-Birkenau pour un voyage de la mémoire, en partenariat avec le Mémorial de la Shoah.
 

Auschwitz-Birkenau, le 2 fevrier 2025, 

 

Mesdames et messieurs les ministres,

Chers amis,

Nous tous qui sommes ici, avons au moins une conviction commune : ce sont les arts et la culture qui font l’humanité de l’Homme. Mais alors comment prétendre créer, peindre, sculpter, écrire, danser après la Shoah, alors que l’Homme venait ici d’achever de se déshumaniser ?

À cette question, le philosophe Theodor Adorno répondait de manière radicale « Après Auschwitz écrire un poème est un acte barbare. ». Elie Wiesel, lui-même, poursuivait : « Auschwitz nie toute littérature, […], le remplacer par des mots, n'importe lesquels, c'est le dénaturer ».

Mesdames et messieurs,

Nous sommes réunis aujourd'hui sur ce sol glacial d’Auschwitz-Birkenau, témoin silencieux de la plus grande tragédie de l'histoire humaine. En ce lieu où 1 100 000 hommes, femmes, enfants ont péri – dont au moins 900 000 Juifs mais aussi des Tsiganes, et, à Auschwitz 1, des résistants polonais, des prisonniers soviétiques –, nous sommes d’abord venus nous recueillir.

Dans ces baraquements sinistres, dans ces chambres à gaz, dans les cheminées de ces crématoires, les nazis n'ont pas seulement cherché à exterminer le peuple juif, ils ont voulu détruire son âme, annihiler sa culture, effacer sa mémoire.

Dès 1933, les nazis brûlaient des livres. Moins de dix ans plus tard, ils brûlaient des hommes, des femmes, des enfants. Ici, gît le yiddishkeit, cette civilisation juive d’Europe centrale et orientale engloutie sous les cendres. Car si le Yiddish n’est pas une langue morte, c’est désormais une langue de gens qui sont morts. 

Un crime contre l’humanité est toujours aussi un crime contre la culture, la beauté, la créativité. Alors, comment vivre et créer après Auschwitz ? Sans doute en considérant, avec Malraux, que l’art est un anti-destin : c’est la seule arme que la dernière des victimes pouvait encore opposer à ses bourreaux.

Ces bourreaux qui à Auschwitz répétaient, comme l’a écrit Primo Levi, « Hier ist kein warum – Ici, il n’y a pas de pourquoi ». Mais là où il n’y a pas de pourquoi, l’art prend la relève, non pour expliquer, mais pour opposer une résistance aux forces de la nuit, pour préserver la dignité et affirmer l’humanité face à l’abîme de l’asservissement et de l’extermination.

Ainsi, dans le ghetto de Terezin, des musiciens ont donné des concerts clandestins. À Auschwitz même, des détenus ont écrit des poèmes, ont dessiné, ont chanté. Des actes de création, mais en fait des actes de résistance morale et spirituelle.

Comment comprendre l'inimaginable ? Comment transmettre ce qui dépasse l'entendement ? Il y a dans le langage du poète plus que les mots ne contiennent, comme l’écrivait le poète Paul Celan.

« Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière,
Personne. »

Personne. Et pourtant, nous sommes là, au-delà de nos croyances, de nos philosophies, dans une même volonté de rendre hommage à cette poussière. Ces traces du crime que les nazis se sont appliqués à faire disparaître. Ici, à Auschwitz-Birkenau. Mais aussi à Sobibor, à Belzec, à Chelmo et à Treblinka, où les victimes enterrées furent ensuite exhumées pour être brûlées, dans une quête effrénée du crime parfait, celui dont même la trace s’efface.

L’art, la culture nous permettent précisément de savoir sans pouvoir voir. Après la libération des camps, la création est devenue un moyen de dire l’indicible, de témoigner de l'horreur vécue.

Des survivants ont trouvé les mots pour décrire l’indescriptible. Des peintres comme David Olère ont donné forme à l'informe. Leurs œuvres sont des cris silencieux qui résonnent encore aujourd'hui. Georges Perec, avait eu cette formule : « L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie ».

Peu à peu, l'art et la culture sont devenus indispensables pour transmettre la mémoire de la Shoah, pour compléter l’impérieux devoir d’Histoire. Plus que jamais, il faut transmettre le passé, mais aussi alerter sur le présent. Car la Shoah n'est pas qu'un chapitre clos de l'histoire. C'est un avertissement pour l’avenir.

Alors, quelle est la leçon d’Auschwitz ? « Voilà ce que des hommes ont fait à d’autres hommes » dit-on le plus souvent. C’est vrai. Mais pour saisir la Shoah dans sa spécificité il faut aussi l’inscrire dans la longue histoire singulière de l’antisémitisme.

Et si le nazisme est mort, ou presque mort, avec sa défaite, l’antisémitisme, lui, poursuit son chemin. Non seulement la mémoire de la Shoah ne protège plus les Juifs, mais désormais elle est retournée contre eux.

« Ils ne nous pardonneront jamais le mal qu’ils nous ont fait » aimait rappeler la rescapée d’Auschwitz Marceline Loridan, avec malice.

Dans un discours devant le Bundestag le 27 janvier 2004 Simone Veil alertait déjà :
« Quand on retourne la mémoire de la Shoah contre les Juifs, en osant des comparaisons indécentes entre camps d’extermination et camps de réfugiés, quand on banalise le génocide juif par toutes sortes d’amalgames ou qu’on exploite les clichés de la propagande antisémite au service du combat antisioniste, l’Europe a le devoir d’arrêter ces dévoiements, non seulement par respect pour les survivants de communautés décimées il y a soixante ans, mais aussi par souci de sa propre dignité ».

Ces mots auraient pu être prononcés après le 7-Octobre pour qualifier le déferlement anti juif mondial qui a suivi, porté par la haine d’Israël. « Peuple génocidaire », voilà désormais l’étiquette infamante que l’on veut coller au peuple juif dans un funeste retournement de valeurs.

Chers amis,

Ici, à Birkenau, souvenons-nous des six millions de victimes de la Shoah. Honorons les survivants. Et transmettons aux générations futures le devoir de mémoire et de vigilance. Contre le surgissement de toutes les haines mais aussi contre cette vieille haine singulière qu’est l’antisémitisme.

Acteurs du monde de l’art et de la culture, vous êtes ici réunis. Ensemble, fermons les yeux.

Entendez ici le « chant peuple juif assassiné » du poète Itzhak Katzenelson
La philosophie révoltée de Benjamin Fondane
Le monde naufragé d’Elie Wiesel
Les textes posthumes d’Irene Nemirovsky
Le destin brisé de Max Jacob
Les milliers de chansons du compositeur Casimir Oberfeld
Les dessins de Sonderkommandos de David Olère
Les peintures avant-gardistes de Charlotte Salomon
Les cicatrices éternelles du sculpteur Shlomo Selinger
Le deuil impossible de Primo Levi

Je ne peux pas tous les citer, alors j’en cite dix, car dans le judaïsme il faut dix adultes pour réciter la prière du Kaddish.

Que la flamme du souvenir ne s'éteigne jamais.

 

Yonathan Arfi, Président du Crif
 

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