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Le Crif : Vous proposez de constitutionnaliser les deux premiers articles de la Loi de 1905 sur la Laïcité. En quoi cette mesure serait juridiquement utile, sachant que le principe de Laïcité est mentionné à l’article 1er de la Constitution de la Ve République ?
Nicolas Penin : La proposition du Grand Orient de France de constitutionnaliser les deux premiers articles de la Loi de 1905 correspond à la volonté d’asseoir une protection laïque sur la République. La Constitution reconnaît en effet la République française comme une République laïque. Il n’en reste pas moins que la Loi de 1905 assure, au niveau simplement législatif, la séparation de l’État et des Églises et la liberté de conscience à chacun. Ces deux principes essentiels – règle de séparation et liberté de conscience – doivent être désormais explicitement protégés à un niveau juridique supérieur, au niveau de la Constitution.
Voyons ce qu’il s’est passé concernant l’interruption volontaire de grossesse (IVG), qui avait été portée par une loi (la Loi Veil), un droit qui paraissait imprescriptible et pourtant, compte tenu des remises en causes et des retours en arrière observés dans d’autres pays, la France s’est engagée à constitutionnaliser ce droit majeur pour les femmes. Ce qui prouve bien qu’il y a des droits qui ne sont pas si assurés que cela dans la durée, surtout dans la période troublée que nous connaissons, ce monde bouleversé où des nations sont bousculées, y compris dans leurs repères et leurs lois historiques.
Le Crif : De sérieux risques pèsent sur ce qu’on appelle parfois « la Laïcité à la française » ?
Nicolas Penin : Oui, des risques existent, ils visent ces deux premiers articles de la Loi de 1905 quand on vient expliquer par exemple qu’il faudrait respecter certaines « traditions », culturelles et non cultuelles, qui devraient nous inviter à faire des différences entre des Églises, entre des religions, entre des croyants, alors que la force de la République française est précisément de ne reconnaître que des individus-citoyens, indépendamment de leur origine, de leur couleur de peau ou de leur religion. Compte tenu des mises en cause qui mettent en cause la loi civique commune, il nous apparaît important, aujourd’hui et pour demain, de mieux garantir la Laïcité, qui est l’un des grands principes républicains français qui doit être protégé au plus haut niveau de notre édifice juridique, par la Constitution.
Le Crif : Un consensus républicain vous semble possible sur ce sujet ?
Nicolas Penin : Je pense que nous pouvons être précurseur sur le danger encouru, agir positivement en quelque sorte en lanceurs d’alerte, nous pensons que les esprits peuvent aujourd’hui saisir que ce qui était écrit hier peut se défaire par un simple trait de plume. Autant, il y a quelques années on aurait pu nous dire « cela ne peut pas arriver », autant aujourd’hui, dans le monde actuel et dans la période que nous vivons, plus personne ne peut se permettre de dire que ce qui a été écrit dans une loi sera durablement acquis.
Le Crif : On voit bien aussi les bouleversements accélérés en ce qui concerne la donne géopolitique en Europe et pour l’Europe. Quel doit être l’attitude citoyenne quand on voit des bascules se produire, avec la probabilité de la fin de l’alliance militaire américaine et la réalité des menaces du régime russe, qui se surarme, sur le continent européen ?
Nicolas Penin : En effet, ce qui se passe en Europe et pour l’Europe est très inquiétant et il faut que chacun en prenne la mesure. En Europe, nous assistons à la prise de conscience que l’alliance atlantique, constituée depuis l’après Seconde Guerre mondiale, peut s’effondrer sous les coups de l’élection de Donald Trump aux États-Unis, qui rompt avec la longue et constante tradition de solidarité internationale transatlantique, qui assurait la sécurité collective des Européens. On voit même que les démocraties et l’État de droit, par des revirements d’alliances et des ingérences, risquent d’être remises en cause dans leurs principes fondamentaux et leur souveraineté.
Pour l’Europe, on le voit, la période oblige à mettre sur pied une politique volontariste et autonome dans le domaine de la Défense, comme en matière diplomatique, économique et commerciale. Cela fait plus de soixante ans que l’Europe de la Défense était évoquée (et rejetée) comme un objectif. Aujourd’hui, c’est un impératif, une ardente obligation, c’est devant le mur que l’on va reconnaître le maçon européen ! Le mur de défense de nos démocraties doit rapidement se consolider, le maçon européen doit donc être très déterminé et efficace.
Le Crif : Votre organisation agit comment, dans quelle direction prioritaire, sur ce sujet très actuel ?
Nicolas Penin : Notre obédience maçonnique a établi à nouveau, depuis décembre, des relations actives avec une vingtaine d’organisations (d’obédience libérale adogmatique) pour réfléchir dans le cadre de la philosophie des Lumières, et en héritier que nous sommes des valeurs universalistes françaises, à consolider toutes les solidarités au sein de l’Europe. Nous travaillons autour de certains thèmes, comme le droit des femmes, qui sont parmi les premiers des droits attaqués quand les démocraties vacillent et l’autoritarisme menace. Nous travaillons aussi sur la Paix, ses garanties.
Nous établissons des relations avec les responsables des différents pays pour faire progresser cette prise de conscience européenne, au-delà des murs que les forces nationalistes et xénophobes tentent d’ériger à l’intérieur de notre Union européenne (UE), ce qui arrange bien sûr le plan des régimes ou puissances qui ne cherchent qu’à nous diviser, pour mieux nous dominer et parfois nous menacer dans nos valeurs et nos vies démocratiques.
Le Crif : Vous avez renforcé des liens dans des pays d’Europe de l’Est, jusqu’en Ukraine ?
Nicolas Penin : Oui, nous avons une présence et des liens avec plusieurs pays d’Europe de l’Est. Dans certains cas, nous devons veiller au respect de notre liberté associative qui peut être menacée car, certaines forces politiques ultra-conservatrices, autoritaires dîtes « illibérales », mettent les loges maçonniques dans leur viseur, elles peuvent être menacées en étant considérées comme de prétendus « agents de l’étranger » (terminologie utilisée par exemple en Géorgie par le pouvoir pro-russe pour réprimer les opposants et pourchasser les citoyens qui s’engagent en faveur des valeurs européennes). C’est hallucinant mais cela existe aussi, comme menace, dans certains pays à l’Est de l’Europe.
Le Crif : Vous évoquez vos travaux sur la Paix. Est-ce que vous êtes d’accord avec le Président français, le futur Chancelier allemand ou encore le Premier ministre britannique, sur le fait que la paix en Europe (et celle qui pourrait arriver en Ukraine) doit être protégée, défendue par des efforts substantiels de Défense et d’armement, que les citoyens européens doivent consentir à l’avenir ?
Nicolas Penin : Nous vivons en effet un temps particulier en Europe, où l’Histoire a un sens. Être partisan de la paix, ce n’est pas être Munichois, au sens où nous l’avons connu en 1938. La faiblesse, c’est ce que l’Histoire nous a enseigné, encourage les puissances prédatrices. Le temps de la naïveté est derrière nous. Je ne vois pas d’autre solution pour la France et l’Union européenne d’avoir une politique de Défense plus ambitieuse. La France a cette grande particularité au sein de l’UE de posséder la force de dissuasion nucléaire mais je ne vois pas d’autre obligation que de mener une action volontariste et coordonnée au niveau européen permettant d’assurer militairement et collectivement notre défense.
Cela ne veut pas dire, naturellement, qu’il faille pour autant tout sacrifier, notamment en ce qui concerne l’action sociale ou la politique économique. Les protections essentielles en ces domaines doivent perdurer, malgré les légitimes priorités militaires, car beaucoup de nos concitoyens ont des difficultés dans leur vie quotidienne et il faudra aussi savoir en tenir compte, même dans les efforts qui seront légitimement demandés.
Propos recueillis par Jean-Philippe Moinet
- Les opinions exprimées dans les entretiens n’engagent que leurs auteurs -