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Publié le 18 Février 2025

Article de Jean Mouttapa – « Émile Shoufani, in memoriam »

Dans cet article, Jean Mouttapa rend hommage à Émile Shoufani, « prêtre de la communauté grecque-catholique de la ville [de Nazareth], mais aussi le cœur battant de tous les Arabes de Galilée, y compris des musulmans, et l’ami de tous les Juifs ».

Crédit photo : ©GODONG / Robert Harding Heritage / robertharding via AFP

 

Le 18 février 2024, au milieu des fracas de la guerre, disparaissait dans la plus grande discrétion à Nazareth celui qui avait été le prêtre de la communauté grecque-catholique de la ville, mais aussi le cœur battant de tous les Arabes de Galilée, y compris des musulmans, et l’ami de tous les Juifs : Émile Shoufani. À 76 ans, le « curé de Nazareth » était terrassé par la maladie qu’il combattait depuis de longues années, mais il mourait aussi miné par la tristesse qui s’était abattue sur lui le 7-Octobre 2023. Je l’avais eu au téléphone dans les semaines qui suivirent, il hurlait – lui d’habitude si calme –, rendu fou de douleur par le sort des otages, et par celui des victimes civiles de Gaza. À cela s’ajoutait le malheur de ne pouvoir, de par son état de santé, venir assister à Rennes aux obsèques de celle qui était devenue son âme-sœur, Magda Hollander-Lafon, rescapée d’Auschwitz qui s’est éteinte le 26 novembre 2023.

Magda avait fait partie du groupe de témoins (Ida Grinspan, Irène Hajos, Yvette Levy, Jules Fainzang, l’ex sonderkommando Shlomo Venezia…) qui nous avaient accompagnés pour la partie française du voyage judéo-arabe à Auschwitz « Mémoire pour la Paix ». De quoi s’agit-il ? Pour comprendre quel être fut Émile Shoufani – et comme je constate que la mémoire de cet événement exceptionnel a naturellement tendance à s’effacer après plus de vingt ans – il faut ici rappeler l’importance de ce qu’a fait cet homme, dont la foi a véritablement soulevé des montagnes.

Nous étions en juillet 2002, la seconde Intifada avait déchiré toutes les tentatives de dialogue israélo-palestinien, Bush déjà préparait sa sale guerre en Irak... Et dans ce contexte désespérant, voilà que le père Émile, m’appelant au téléphone depuis Nazareth, m’annonçait qu’il venait de lancer l’idée d’un voyage judéo-arabe à Auschwitz ! Comment pouvait-on imaginer que ses compatriotes Arabes d’Israël le suivraient ? Comment pouvait-on penser que ses amis juifs, en général pacifistes mais alors traumatisés par les attentats, les lynchages de soldats, etc. accepteraient d’accompagner des Arabes en ce lieu témoin de leur absolue faiblesse passée ? En outre, dans le même coup de fil, le « curé de Nazareth » me demandait de… lancer un projet parallèle en France ! J’étais certes son éditeur, j’étais surtout lié à lui par une profonde amitié, et mon métier m’avait apporté au fil des années beaucoup de relations et d’amitiés juives et arabes. Mais était-il seulement pensable de les convaincre, alors que pour la énième fois le conflit proche-oriental s’invitait en France ? Non, cela paraissait tout simplement impossible sur le papier…

Et pourtant si, le miracle eut bien lieu. Il eut lieu tout d’abord avec les Arabes d’Israël, car Émile Shoufani était appelé Abouna (« notre père ») par eux tous – y compris les Druzes, les musulmans, les ex-communistes, les membres des autres confessions chrétiennes – qui se rappelaient bien qu’il leur avait jadis appris à dialoguer les uns avec les autres, et qu’il avait toujours défendu leur fierté et leurs droits. Ce travail d’artisan de paix entre les Arabes avait été la première tâche à laquelle s’était attelé le jeune prêtre dès son retour au pays, après avoir passé sept ans en France pour ses études de théologie. De plus, il avait pris ensuite la direction du plus grand établissement scolaire de Nazareth (chrétien mais accueillant un tiers d’élèves musulmans), et il en avait fait un modèle de réussite dans tout le pays.

Le miracle eut lieu aussi avec les Juifs d’Israël, reconnaissant la sincérité de celui qui leur avait donné tant de preuves de fraternité, qui emmenait tous les ans ses élèves visiter Yad Vashem, et qui organisait depuis quinze ans déjà des échanges avec le lycée Ly’ada de Jérusalem (échanges au cours desquels les élèves arabes dormaient dans les familles juives, et vice versa !). Avec eux, en fin de compte, le miracle tenait en un mot : « rien ». Il ne leur était rien demandé, rien d’autre que d’accompagner les Arabes dans ce voyage et de les aider à comprendre. Ce rien, quand il était prononcé par Émile en réponse à la question fatidique « qu’attendez-vous de nous comme geste réciproque ?», faisait souvent fondre en larmes ses interlocuteurs. Je l’ai moi-même vécu à Paris, dans mon bureau. Ce rien procédait, chez le prêtre, de sa compréhension du philosophe Emmanuel Levinas pour qui l’exigence éthique implique une « non-réciprocité ». Pas de négociation, pas de donnant-donnant. Évidemment, c’était incompréhensible pour certains interlocuteurs arabes, mais ce principe de gratuité fraternelle fut malgré tout défendu par des centaines de personnalités arabes en Israël qui signèrent son appel, et ici par nos meilleurs intellectuels musulmans français. Et il fut finalement toléré (du bout des lèvres) par les responsables politiques et autres faiseurs d’opinion contactés par les émissaires que le prêtre (qui savait être aussi fin diplomate) avait envoyés en Palestine, en Jordanie, en Égypte, afin de prévenir les attaques et les accusations de « trahison ».

 

Le miracle eut lieu aussi en France, grâce notamment à Simone Veil qui nous apporta le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS), et à d’autres personnalités juives (Richard Prasquier, René-Samuel Sirat, Daniel Farhi, Victor Malka…) et musulmanes (Mohammed Arkoun, Cheikh Bentounès, Rachid Benzine…), responsables associatifs et religieux qui nous aidèrent à monter l’association « Mémoire pour la Paix ». Grâce aussi à des milliers de chrétiens français, intellectuels signant une motion de soutien (à commencer par le philosophe Paul Ricoeur), ou simples particuliers qui, bouleversés par le père Émile, voulurent contribuer financièrement chacun selon ses moyens (j’ai reçu un jour un chèque de 5 euros !). Grâce surtout au charisme du prêtre qui multiplia les allers-retours en France pendant les mois de préparation, afin de convaincre les uns et les autres, rassurer, dissoudre les ambiguïtés...

Enfin le voyage eut lieu en mai 2003, rassemblant 500 personnes venues en deux avions de Paris et de Tel-Aviv, essentiellement juives et musulmanes – il y avait aussi des prêtres comme Christian Delorme ou Gabriel Ringlet, mais peu de chrétiens dans l’ensemble, alors que les deux organisateurs l’étaient : cette proportion était voulue par nous, d’autant que la dimension inter-religieuse était ici marginale. Ce qui importait, c’était d’affirmer ensemble l’unité indéfectible de l’humanité, sur les lieux même où les nazis avaient tenté d’effacer la notion universelle d’humanité, à travers l’extermination d’un peuple particulier, le peuple juif. C’est pourquoi ce « voyage à Auschwitz » fut moins une visite de ce terrible camp de concentration qu’une étude attentive, pendant trois jours, du camp d’extermination de Birkenau, le lieu de la fabrication industrielle de milliers de cadavres par jour. Car Émile Shoufani l’avait compris : pour toucher les Arabes, qui ont connu dans leur histoire des souffrances, des exils, des massacres, les camps et les crimes de la colonisation, etc., il fallait leur faire prendre conscience de cette inouïe mécanisation à grande échelle de la mort, qui fait l’absolue unicité de la Shoah. Et c’est là, à Birkenau (où à l’époque beaucoup disaient encore qu’il n’y avait « rien à voir »), c’est là qu’il fallait entendre les explications du grand historien Marcello Pezzeti, spécialiste de ces lieux, et les témoignages des rescapés qui donnèrent à ce rassemblement sa dimension intensément humaine.

En Israël comme en France (et ailleurs, car certains venaient de Belgique, de Tunisie, de Suisse…), celles et ceux qui ont vécu ce moment de fraternité improbable, cet « impossible » rendu possible en une période (presque) aussi dramatique que la nôtre aujourd’hui, ont gardé en leur cœur l’espoir qu’il est à tout moment possible, quel que soit le degré d’horreur atteint, de reprendre ensemble une marche vers la paix. Tous ceux qui ont vécu cela, que ce soit Yonathan Arfi, alors président de l’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) et aujourd’hui président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), que ce soit l’imam de la grande mosquée de Bordeaux Tareq Oubrou (le seul imam, ou presque, à avoir participé à la marche contre l’antisémitisme après le 7-Octobre 2023), que ce soit l’écrivain Abdelwahab Meddeb, qui co-dirigea par la suite l’encyclopédie Histoire des relations entre juifs et musulmans avec l’historien Benjamin Stora, que ce soit les Éclaireurs israélites ou les Scouts musulmans de France… tous ont gardé en eux quelque chose de ce miracle collectif, qui les empêche encore aujourd’hui de totalement désespérer.

 

Voilà donc, parmi les nombreuses œuvres de paix de son parcours d’homme, le chef-d’œuvre d’Émile Shoufani. Il était né en 1947, et la même année son oncle et son grand-père, non armés, avaient été tués lors de la guerre civile par des combattants juifs. L’esprit de miséricorde que lui avait malgré tout insufflé sa grand-mère bien-aimée, cette intelligence du cœur qu’il associa à un savoir-faire relationnel unique, lui valut de recevoir le prix UNESCO de l’Éducation à la Paix (2003), puis un doctorat honoris causa de l’Université Catholique de Louvain (2004), un autre de l’Université hébraïque de Jérusalem (2004, le premier Arabe à être ainsi honoré), puis le prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France (2014).

Il fut malheureusement peu soutenu et reconnu par l’Église, ayant eu à subir les médisances d’un certain lobby à Rome réfractaire vis-à-vis de sa trop grande « judéophilie ». Mais l’essentiel est qu’il fut un disciple de l’Évangile, un vrai.

Je suis un de ces chrétiens qui ont du mal à croire aux miracles. Mais en 2003, grâce à lui, de mes yeux j’en ai vu un. Que sa mémoire soit bénie.

 

Jean Mouttapa

 

Jean Mouttapa, éditeur et écrivain, a dirigé pendant 35 ans le département « Spiritualités » des Éditions Albin Michel où il est toujours éditeur. Il a œuvré au dialogue inter-religieux et a participé à de nombreux projets comme le voyage judéo-arabe à Auschwitz lancé par le Père Émile Shoufani.

 

 

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