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Publié le 23 Juillet 2015

Après, 70 ans de dialogue, où en sont chrétiens et juifs de France aujourd'hui

Avec son magistral essai Juifs et Chrétiens, partenaires de l'Unique Alliance (Parole et Silence, juin 2015), Bruno Charmet signe le grand livre de sa vie. 

Par Michaël de Saint-Cheron, Philosophe des religions, publié dans le Huffington Post le 22 juillet 2015
 
Avec son magistral essai Juifs et Chrétiens, partenaires de l'Unique Alliance (Parole et Silence, juin 2015), Bruno Charmet signe le grand livre de sa vie. Proche du cardinal Jean-Marie Lustiger, il est l'un des grands témoins français de ce qui se fit depuis la fin des années 1970 dans le dialogue entre les deux communautés. Il en connut les acteurs essentiels aussi bien du côté catholique que juif depuis trente-cinq ans, et il a tout consigné comme un scribe du Talmud.
 
Après avoir œuvré vingt ans (1979-1999) au Service de l'Information et de la Communication de la Conférence des Evêques de France, le voici depuis seize ans directeur de l'Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF) et expert auprès du Service national de l'Eglise catholique pour les relations avec le judaïsme. Son livre est donc capital à plusieurs titres comme témoin, comme acteur souvent dans l'ombre, comme ami du cardinal Lustiger, de Bernard Dupuy (1925-2014), qui fut Secrétaire général du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme, et eut un rôle majeur dans l'affaire du carmel d'Auschwitz en 1986, de Colette Kessler (1928-2009), l'une des premières femmes juives de France à travailler au plus haut niveau dans le dialogue avec l'Eglise, depuis son engagement à la synagogue de l'Union libérale, rue Copernic, à Paris, puis au Mouvement juif libéral de France, auprès du rabbin Daniel Farhi. Elle fut vice-présidente de l'Amitié judéo-chrétienne de France (1984-2009).
 
Bruno Charmet insiste sur le rôle de cette grande dame, de cette noble fille d'Israël. Elle a marqué son temps comme aucune femme encore ne l'avait marqué dans la communauté juive avant l'arrivée de femmes rabbines, Pauline Beb, la première en France, puis Delphine Horvilleur.
 
Dans les années 1980, Colette Kessler donna une retraite de trois jours sur le Deus absconditus, le Dieu caché et révélé, à des religieuses catholiques dans leur monastère d'Eygalières (Bouches du Rhône), publié après sa mort.
 
Bruno Charmet consacre ensuite au père Bernard Dupuy, au cardinal Lustiger, à Maritain, Jules Isaac et à d'autres encore jusqu'à Aimé Forest, originaire d'Oradour-sur-Glane mais qui a réchappé au massacre... autant de chapitres d'une vie au service de la fraternité entre juifs et chrétiens, surtout catholiques.
 
Le livre s'ouvre avec l'hospitalité d'Abraham analysée par Levinas et le discours sur la bonté du rav Dessler, mais c'est ici sur les personnalités de Bernard Dupuy et d'Aron Jean-Marie Lustiger que nous voulons consacrer la suite de ce texte. Ce polytechnicien, qui avait 15 ans en 1940, entra chez les dominicains en 1948, fut ordonné prêtre en 1955, puis docteur en théologie, il occupa la chaire de théologie fondamentale aux Facultés du Saulchoir en 1960. De 1962 à 1965, B. Dupuy fut expert au Concile Vatican II auprès des évêques français. Polyglotte et savant, il parlait et lisait ou connaissait l'araméen, l'hébreu, l'allemand, le grec, le latin bien sûr, l'anglais parmi d'autres. Vrai connaisseur du Talmud, il avait suivi les cours de Levinas et se réclamait de sa pensée philosophique et talmudique. Il fut l'un de ses plus éminents interlocuteurs catholiques.
 
B. Charmet évoque avec force et émotion l'un des jours capitaux de la vie du dominicain : le dimanche 21 septembre 1986, en pleine crise du carmel d'Auschwitz. Bennard Dupuy accomplit avec le rabbin Farhi, Serge Klarsfeld pour l'Association des Fils et Filles des déportés Juifs de France, et deux cents participants environ, un pèlerinage fraternel à Auschwitz-Birkenau. Devant le Mémorial du martyre des Nations et des Juifs, au bout de la Judenrampe, à l'entrée des chambres à gaz détruites depuis fin 1944, le p. Dupuy lut une Déclaration de repentance, au nom de l'Eglise de France.
 
"Pour avoir le droit de prier à Auschwitz, il nous faut confesser la trop faible et trop lente prise de conscience chrétienne devant la perversité nazie et devant le danger mortel qui s'abattait alors sur les juifs."
 
C'était onze ans avant la déclaration de Drancy lue par Mgr Olivier de Béranger, alors évêque de Saint-Denis (93), au nom des évêques de France.
 
Bruno Charmet nous fait vibrer à l'évocation de ces heures de fraternité exceptionnelles entre juifs et chrétiens avec une ferveur contagieuse, qui le caractérise, car son style, sa foi dans le dialogue, font de ce livre bien plus qu'un simple récit. J'y vois pour ma part la plus profonde pierre qu'un homme au grand cœur porte en lui. Marguerite Léna ouvre sa préface par la question que le cardinal Lustiger posait à Bruno Charmet ce jour de 1997 à Lourdes: "Mais finalement, Bruno, d'où vient votre intérêt pour le judaïsme, pour le peuple juif?" Tout ce livre y répond... Lire l'intégralité.
 
M. de Saint-Cheron est philosophe des religions, dernière publication, Dialogues avec Geneviève De Gaulle (Grasset, 2015).
 
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