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Published on 5 March 2025

Étude : « L’École de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme »

Afin de combler le manque de données fiables sur l’ampleur des phénomènes de violences touchant spécifiquement les élèves juifs en France en raison de leur religion ou de leur origine, le Crif, en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès et l’IFOP, publie une grande étude sur : « L’École de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme ».

Cette étude sur « L’École de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme » a été menée sous la direction de Deborah Elalouf, entrepreneure de l’Edtech et présidente de la Commission Éducation du Crif, Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie à Saint-Denis (93), et directeur de l’Observatoire de la Fondation Jean-Jaurès, Valérie Boussard, professeure de sociologie à l'université Paris Nanterre, et François Kraus, directeur du pôle Politique / Actualités à l’IFOP. Elle vise à mesurer l’ampleur du phénomène de l’antisémitisme à l’École à travers les témoignages de trente élèves juifs et juives, scolarisés dans toute la France. Ces entretiens ont été analysés par la sociologue Valérie Boussard, et comparés aux trente entretiens déjà réalisés avec des étudiants juifs et juives à l’Université en octobre 2024 (source : Revue K).

 

L’installation de l’antisémitisme à l’école publique : un phénomène ancien, ancré et insuffisamment traité 

 

Cette étude sur l’évolution de l’antisémitisme dans le milieu scolaire s’inscrit dans un contexte de hausse massive de l’antisémitisme en France depuis le 7-Octobre. Déjà en 2023, dans son rapport annuel sur les chiffres de l’antisémitisme en France, le Service de Protection de la Communauté Juive (SPCJ), sur la base des chiffres recensés conjointement avec le ministère de l'Intérieur, relevait une explosion des actes antisémites dans le milieu scolaire. Cette augmentation se confirmait dans les chiffres du SPCJ pour l’année 2024. Les chiffres recensés conjointement par le SPCJ et le ministère de l’Intérieur ne montrent que la face émergée de l’iceberg puisqu’ils prennent en compte uniquement les actes antisémites ayant fait l’objet d’un dépôt de plainte, de la rédaction d’une main courante ou d’une saisine du parquet.

Pour l’année scolaire 2023-2024, le ministère de l’Éducation nationale a recensé 1 670 actes à caractère antisémite, lesquels représentent presque la moitié du total des 3 630 actes racistes et antisémites recensés. Pour l’année scolaire 2022-2023, 400 actes antisémites sur 1 270 actes racistes et antisémites étaient recensés. Ces chiffres montrent à la fois que le nombre d’actes antisémites a été multiplié par plus de quatre (+ 317 %) en un an, et que la part des actes antisémites dans l’ensemble des actes racistes et antisémites recensés est passée de moins d’un tiers à quasiment la moitié.

Si les chiffres du ministère de l’Éducation nationale sur les incidents racistes ou antisémites permettent de préciser l’ampleur et la dynamique du phénomène d’antisémitisme à l’école, ils ne représentent qu’une vue partielle du phénomène.

Pour tenter de mesurer l’importance du phénomène et décrire les formes que l’antisémitisme prend à l’école depuis le 7-Octobre, le Crif, en partenariat avec l’IFOP et la Fondation Jean-Jaurès a lancé une grande étude sur « L’École de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme ». Cette étude est construite autour de différents matériaux, dont une série d’entretiens avec de jeunes écoliers juifs, âgés de 8 à 15 ans, et scolarisés dans des écoles publiques ou dans des écoles privées non juives. Ces entretiens ont été réalisés par le Crif en partenariat avec « Noé pour la jeunesse ». L’ensemble des témoignages a ensuite été analysé par la sociologue Valérie Boussard.

L’ensemble de ces témoignages est disponible sur toutes les plateformes d’écoute de podcasts. Vous pouvez les écouter en cliquant ici.

 

Depuis le 7-Octobre : une hostilité antijuive envahissante sur fond de diabolisation des Juifs

 

Depuis le 7-Octobre, le quotidien de nombreux élèves juifs en France a été bouleversé. Un antisémitisme qui stigmatise et isole les élèves en raison notamment du conflit israélo-palestinien s’est développé au sein des écoles.

Les témoignages des élèves interrogés permettent de documenter ce bouleversement, et révèlent les difficultés auxquelles ils font face.

Dans son analyse, Valérie Boussard indique que « l’expérience scolaire d’élèves juifs et juives depuis le 7-Octobre se caractérise par une très grande homogénéité, avant tout marquée par une hostilité antijuive envahissante ». « Face à cette hostilité et pour s’en protéger, les élèves tentent de s’effacer : en cachant leur judéité ou leurs rapports à Israël et en prenant soin de ne pas répondre aux interpellations et accusations de leurs camarades, souvent dirigés contre eux à travers la figure d’Israël. »

 

 

« Oui, des fois, on me pose des questions et ça me met un peu mal à l’aise parce que soit je ne sais pas y répondre, soit je me dis comment ils peuvent penser ça. À un moment, il y a quelqu’un qui me demande “Pourquoi vous faites un génocide ?”. » Léa, 15 ans

 

 

Ces témoignages montrent également que l’hostilité à laquelle les élèves juifs font face « est difficile à reconnaître pour ce qu’elle est, antisémite ». Les incidents, principalement langagiers ou infra-langagiers ne donnent qu’exceptionnellement prise pour un signalement ou une plainte.

 

 

« Le 7-Octobre, ça a vraiment amplifié ce qui se passait à l’école. J’ai des copains qui étaient des copains avant, et tous les matins ils me disent, "ça gaze", juste pour rire, mais moi, je trouve ça pas drôle, je leur ai dit, ils continuent. » (Claudia, 14 ans)

 

 

La sociologue relève que « avec le conflit au Proche-Orient, les occasions de plaisanterie se renouvellent ». Les blagues sont régulières et « forment [le] quotidien » de ces élèves. « Un quotidien qui infuse, même sous couvert d’humour, un sentiment d’hostilité en leur rappelant qu’ils sont perçus comme juifs, cibles logiques de haine. »

Depuis le 7-Octobre, le sujet de la guerre est devenu omniprésent dans les discussions de cour d’école. « Dans les récits des élèves juifs, ce n’est pas seulement la guerre qui envahit les conversations quotidiennes, mais une vision particulière du conflit. » Une « représentation diabolisée d’Israël » est importée à l’école et « cette représentation est exprimée dans les termes des enfants, par l’opposition entre deux camps, celui du bien et celui du mal. Ils saisissent qu’Israël est vu comme le mauvais camp, le camp des "méchants" ». Les élèves juifs font face à une injonction à prendre parti, et ainsi à choisir un camp.

 

 

« Ils me disent : "T’es pour qui ? T’es pour la Palestine ou l’Israël ? T’es pour qui ?" et tout, et ça m’embête ça. Il dit, moi je suis pour la Palestine, parce qu’Israël a commencé… » (Hilary, 8 ans)

 

 

Ils font également face à une « hostilité sourde ». S’ils peuvent ne pas être individuellement visés, les élèves juifs ressentent une animosité sourde, notamment au travers d’échanges qu’ils entendent de loin dans les couloirs ou dans la cour de l’école. Ils sentent les regards portés sur eux et dans certains cas, cette hostilité sourde peut aller jusqu’à une ostracisation. Les attitudes de leurs camarades changent à leur égard et les groupes d’amitiés se recomposent.

 

S’effacer face à l’hostilité

 

Face à l’hostilité de leurs camarades, les élèves juifs cachent leur judéité. « Les élèves interviewés développent un sentiment de défiance », ils expérimentent « la nécessité de ne pas manifester leur identité juive, pour éviter que l’hostilité antijuive qu’ils ressentent ne se focalise pas sur eux ».

 

La qualification d’antisémitisme, un défi pour les élèves

 

La sociologue révèle également la difficulté pour les élèves de « rendre compte de l’hostilité qu’ils subissent ». « On s’aperçoit assez nettement que les élèves interviewés euphémisent ce qu’ils subissent, certainement pour pouvoir continuer à tenir leur situation. Ils en arrivent même à ignorer tout bonnement les incidents, plus précisément à ne pas considérer comme incidents des événements qui font leur ordinaire. »

 

L’ensemble de cette étude est à retrouver en document joint de cet article. Les podcasts sont disponibles ici.
 

 

Cette étude sera présentée par Valérie Boussard lors du colloque organisé par le Crif, la Fondation Jean-Jaurès et l'IFOP, « L’École de la République à l’épreuve de la montée de l’antisémitisme », avec le concours du sénateur Laurent Lafon, président de la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport au Sénat, afin d’évaluer l’ampleur du phénomène. Ce colloque sera retransmis en direct et en intégralité sur les réseaux sociaux du Crif, jeudi 6 mars 2025 à partir de 18h. Vous pouvez suivre le colloque en cliquant ici.

 

Enquête auprès des collégiens et lycéens sur l'antisémitisme à l'école 

 

Le Crif et la Fondation Jean-Jaurès ont également commandé une vaste enquête à l’IFOP qui met en lumière un « antisémitisme ordinaire » présent aujourd’hui en milieu scolaire

Cette enquête a été réalisée auprès d’un échantillon national représentatif de 2 000 collégiens et lycéens. Elle révèle l’importance d’un antisémitisme du quotidien qui, en s’installant dans le langage courant et/ou dans les mentalités d’une partie de la population scolaire dès le plus jeune âge, crée lentement, mais sûrement, les conditions d’une légitimation de discours et de comportements plus violents.

 

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