Témoignage : Sarah Montard s'est échappée du Vél d'Hiv
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Dans sa main, un cliché d'elle en sépia. Elle avait 14 ans. Le 15 juillet 1942, elle a appris par une camarade de classe juive qu'« il se préparait une arrestation massive de femmes, d'enfants et de vieillards ». Le lendemain, à l'aube, on a cogné à la porte : « Police ! Ouvrez ! » Un inspecteur en civil, manteau long et chapeau mou, « comme dans les films américains », et un gardien de la paix, ont sommé Sarah et sa mère de préparer leurs bagages.
« Une puanteur insupportable »
« J'ai vu ma mère à genoux, suppliant les policiers de ne pas m'embarquer. J'avais honte, mais j'étais surtout terrifiée. Ce jour-là, j'ai senti que mon enfance basculait. » Dans la rue, la jeune fille ne savait plus où donner de la tête. De tous les côtés affluaient des familles sans valises, ou avec de simples baluchons. « Des parents hagards portaient à bout de bras des enfants mal réveillés qui pleuraient. Tous ces gens entourés de flics, comme des criminels. » Avec sa mère, elles sont entassées dans un bus de ligne, sans connaître sa destination.
« Une camarade de classe regardait tristement les bus passer, se souvient-elle, en sortant de ses dossiers une enveloppe usée. J'ai ressenti une profonde injustice : elle était libre, au soleil. Moi, j'étais prisonnière, uniquement parce que j'étais née juive. » Dans cette enveloppe, une étoile de David, jaune et barrée du mot « Juif », qu'elle a dû acheter et porter. « On a traversé Paris. Je n'ai vu aucun soldat allemand dans les rues. Seuls les policiers français officiaient à la rafle. » Un fait qu'elle tient à souligner, alors que le film La rafle, réalisé en 2009, met en scène des officiers SS présents dans Paris ce jour-là. « C'est faux ! »
Rue Nelaton, dans le XVe arrondissement, devant le Vél d'Hiv, « des autobus déchargeaient sans arrêt leur 'cargaison' ». Une immense verrière, peinte en bleu, couvrait le vélodrome. « Ça donnait une lumière glauque à l'intérieur, les gens avaient l'air de fantômes verts. Ils ont hanté mes cauchemars pendant des années. Il y avait un brouhaha énorme, une puanteur insupportable. Les toilettes ont été très vite bouchées. » On faisait ses besoins dans les gradins.
Face aux policiers, une unique question revenait : « Que va-t-on faire de nous ? » « Vous allez travailler en Allemagne », répondaient-ils. Mais vers 16 h 30, des personnes handicapées, amputées, paralysées, en fauteuil roulant ou sur des brancards, ont été déposées. « Ma mère a compris qu'on nous avait menti. Ces gens-là ne pourraient jamais travailler. Nous devions nous sauver. Je me suis glissée derrière un policier. J'ai marché à reculons vers un groupe de curieux planté à l'entrée. » Un policier l'a interpellée. Naïvement, Sarah lui a lancé : « Je ne suis pas juive, je viens voir quelqu'un. » Réponse : « Foutez-moi le camp ! Vous reviendrez demain. » Elle était dehors, à 17 h. La mère de Sarah parviendra elle aussi à se sauver, vingt minutes plus tard. Le 26 mai 1944, elles seront arrêtées sur une lettre de dénonciation anonyme et déportées à Birkenau.
Pierre Le Baud
(1) Chassez les papillons noirs (Le Manuscrit, Fondation pour la mémoire de la Shoah, 2011).
